Lire la poésie

La lecture de la poésie n’est pas une lecture comme une autre.

   Rares sont ceux qui peuvent l’apprécier de manière cursive, justement parce qu’elle arrête. Elle arrête parce qu’elle garde trace, mais aussi parce qu’elle dérange : on entend souvent parler à ce propos de gêne, de pudeur ; elle dérange également parce que ce n’est pas le langage auquel on est habitué, c’est un langage qui exige un véritable travail de la part du lecteur.
   Il s’agit en effet pour lui, devant chaque poème nouveau, de déchiffrer le code nouveau qui en fait la cohérence ; il n’a pas à se demander d’abord ce qu’a « voulu dire » le poète, mais comment il l’a dit, suivant le mode de composition qu’indique Valéry dans Variété :

« Si l’on s’inquiète de ce que j’ai « voulu dure » dans tel poème, je réponds que je n’ai pas voulu dire, mais voulu faire, et que ce fut l’intention de faire qui a voulu ce que j’ai dit… »

Et Reverdy va dans le même sens, objectif, quand il remarque :

« La poésie n’est pas dans l’émotion qui nous étreint dans quelque circonstance donnée – car elle n’est pas une passion. Elle est un acte.
(Pierre Reverdy, Cette émotion appelée Poésie, Flammarion) »

   Lire la poésie aussi est un acte, qui répond à ce travail de création poétique, et c’est également, pourrait-on dire, une activité poétique, puisque cela nécessite l’intelligence, l’appréhension de ce langage particulier fondé sur les possibilités signifiantes, l’attention aussi à ne pas laisser déraper sa propre subjectivité. C’est donc un acte difficile, et qui demande un engagement de tout l’être :

« De même que le poème exige du poète une activité en profondeur de tout son être, de même, pour être reçu, le poème exige du lecteur ou de l’auditeur, une attention privilégiée, exactement une attention créatrice, non pas la seule attention des facultés intellectuelles, d’analyse, de raisonnement, mais une disponibilité de toutes les facultés sensibles, affectives, oniriques, psychiques, car celui qui reçoit le poème, ne le reçoit véritablement que s’il le recrée au niveau de sa propre expérience vécue, de son propre destin. » (G.-E Clancier, La poésie et ses environs, Gallimard)

   Rimbaud est un des premiers poètes à avoir fait saisir cette nécessité d’une lecture et d’une attention particulières, quand il dit que ses poèmes sont à comprendre « littéralement et dans tous les sens ».
   C’est là aussi que peut se saisir quelque chose du plaisir du texte poétique – l’attention au signifiant, l’ouverture du langage, joints à la vérité profonde de ce qui est dit, et qui ne pourrait pas être dit autrement.

[Extrait du Dictionnaire de poétique, Michèle Aquien, Le Livre de Poche]

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