Charge mentale

CHAPITRE UN

 

Assis à une table d’une rue sans importance de la capitale française, Rasko lapait son chocolat au lait en terrasse un dimanche matin.

Les passantes retenaient son attention et son imaginaire débutait la journée avec une lenteur orgasmique. La note est salée, son ventre sucré, préparé à affronter une journée elle non plus sans grande importance. Un dandy ou un homme délaissé mais informé. Car en observant ces passantes, il lit leurs pensées.

L’esprit bien entraîné son parcours témoigne d’une grande richesse spirituelle. Habitué à analyser chacune des pensées qui s’offrent à lui son aura s’illumine et les âmes fulminent devant son regard aveugle. La lumière il perçoit ; les présages et lamentations des hommes il boit. Des miséricordieux il entend la parole tremblante et jamais ne l’oublie.

Ce matin-là, une fille s’arrêta. Leurs regards se croisèrent, il la connaissait déjà. Ce fut la déception de son côté, mais l’admiration de l’autre. Ces deux regards échangés furent plus de communication qu’un discours sur une estrade devant une foule affamée, qu’une tirade interminable sur l’identité.

Une fille lui parla, alors qu’il lui restait un peu de lait sur la moustache…

 

 

CHAPITRE DEUX

« Philippe Lejeune, critique littéraire. Pour lui l’autobiographie est un récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité.

— Pardon ? faisant dissipé l’anomalie, glissa la jeune passante.

— Parlais-je les pensées hautes… ? Mes excuses. Il m’arrive de penser tout haut des choses basses.

— Sur votre moustache, du lait.

Elle souriait légèrement, s’amusant de la drôlerie de cet homme sombre croyant être seul au monde.

— Je sais, ça me rappelle mon enfance.

Soudain, Rasko fut frappé de plusieurs images provenant de l’esprit de la jeune femme, la nostalgie gagnait du terrain. Les vacances avec la famille, un premier baiser flou, sous un chêne. Clichés après clichés, que du cliché. Une vie écrite sur un papier banal et mal recyclé et même pas une flamme pour tout brûler. On sentait que l’enfance faisait revenir fantômes et fantasmes, Rasko en frissonnait.

— Ce chêne où vous avez découvert l’amour aux lèvres.

— Comment ? gênée, frappée à son tour par cette vive sentence.

Elle s’étonnait de voir ses pensées reprises à l’instant par un inconnu ; quelque chose de mystique s’empare d’elle. « Lit-il dans mon esprit ? Je deviens folle sûrement, ou bien c’est le hasard, ou bien c’est lui qui est fou. C’est un homme dangereux et malicieux. »

— Malicieux ? vraiment ? ai-je l’air de si mauvais augure ?

Cette fois, un frisson lui vient. La jeune femme rougit, ses yeux fixent la tâche de lait sur cette moustache.

— Vo…votre lai… moustache, du lait, partout.

— Oh merci, vous aviez l’air de vous y intéresser, on n’en dira pas autant de mes questions… ou de mes réponses. »

Elle se sentait nue, devant lui. Sans le savoir il ruisselait dans son esprit à la recherche d’un souvenir ou d’un rêve avorté. Il voulait comme s’en emparer et s’en abreuver, prendre ses douleurs et les emporter loin. Aussi loin que l’oubli.

 

CHAPITRE TROIS

 

 

Fouillant dans sa poche, Rasko cherchait des bribes de tabac. Il zigzaguait sur un trottoir étroit en bousculant quelques passants. Ils étaient sombres comme la nuit et pensaient à tout un tas de choses sans intérêt. En croisant un regard, Rasko lisait, il tournait les pages lentement sans grande envie et avec dégoût.

« Bonsoir, faites attention à votre gaz, n’allumez pas la lumière. »

L’un des hommes sombres fit un pas encore plus lent et marqué, déplia sa moustache et remercia Rasko de la main ; d’un sourire sauvé et qui perdurera.

Arrivé dans une rue illuminée, le jeune dandy repéra un bistrot « Le Prophète », sur l’enseigne on pouvait lire : « Tout est vain, tout est égal, tout est révolu. » Rasko voulut débarquer comme dans un saloon, mais au Prophète l’ambiance était calme. On y parle philosophie, art et quotidien.

Rasko salua rapidement le barman, le gérant éponyme du bar. Sa femme dansait sur une barre, du pole dance, il les aimait jeunes et vierges le prophète.

« Rasko, tu sens la moule fraîche de la veille.

— Tu sens le sang nuptial de la veille, vieux rat.

Le barman se mit à rire nerveusement, Rasko savait toujours quoi lui répondre et comment doser la tonalité de sa voix pour mettre mal à l’aise toute la cour qui siégeait là. Il lui offrit un verre sans que Rasko n’ait à payer.

C’était grâce à lui que ce bar existait. Rasko avait le cœur sensible et entreprenant, surtout pour ses amis. Il en avait plusieurs rayons, de toutes les couleurs et de toutes les subtilités possibles.

Un éventail de personnages qu’il avait rencontré ou entendu pleuré à mille lieux.

Rasko pensait souvent à toutes sortes d’hommes, femmes et enfants ; vieillards et clochards sans qu’ils ne se doutent un instant de son existence. Un voyeur de l’esprit !… malgré lui.

— Le Jésus du XXIème siècle, pourquoi viens-tu rôder par ces bois ?

— Plus rien à boire ni à fumer, je viens me réveiller.

Il était presque minuit, Rasko avait du mal à dormir, de naissance. Les voix le tiraillaient sans cesse et bouchons de lièges ou autre appareil ne suffisaient jamais à calmer ces rythmes endiablés.

Insomniaque, il veillait toute la nuit comme un hibou. Depuis toujours, il pensait et ordonnait, sans cesse et sans dormir. Dormir, c’était une chose humaine qu’il disait, lui ne se sentait pas humain.

— Un shot de vodka s’il te plaît, ta meilleure.

— Que penses-tu de ma dernière ?

— La jeune blonde ? Une erreur parmi d’autres, elle a de l’herpès.

Le barman s’étouffa après avoir tiré sur sa pipe. Il devint rouge sous le poids du dernier terme.

— De l’herpès ? Mais moi tu sais ce que j’ai, non ?

— Évidemment. »

Le Prophète était atteint d’une autre maladie. Plus grave encore, il l’appelait le « Syndrome de Jésus », une malédiction que Rasko lui avait implanté…

Soudain, Rasko eut une Entente… c’est de cette manière qu’il nomme les voix. Le barman vit le regard de Rasko s’ensanglanter. Il tâta sa lame dans sa poche et prit la fuite en vitesse par la porte, sans même faire un bruit.

Une femme se faisait agresser. Un viol allait avoir lieu. Rasko avait les larmes qui coulaient des joues. Il courait désormais sur l’Avenue Rimbaud une lame à la main et une fontaine à son regard bienveillant.

Le patron du bar regarda Rasko s’enfuir vers un danger habituel, s’exclama-t-il :

« Les cons, ça ose tout, c’est à ça qu’on les reconnaît. »

 

 

CHAPITRE QUATRE

 

 

Dans son cerveau les calculs défilaient en étoiles filantes : la vitesse de la course, l’itinéraire le plus rapide et le nombre de gens à bousculer… tout en prenant soin de ne pas renverser de personnes âgées ou autres.

Tout ceci créait un embouteillage en lui qu’il balayait d’une pensée à l’autre comme des essuie-glaces de voiture. Tous les paramètres de la scène lui venaient comme un camion chargé de mauvais augures. Il devait le tuer, il le savait.

Sinon, le viol allait s’intensifier crescendo.

Arrivé dans une petite ruelle, Rasko, alors qu’il courait d’un zèle ridiculement héroïque, croisa le regard d’un chat qui l’observait d’un œil conscient. Le saluant pendant sa course il sentit comme l’appui de Dieu à travers l’iris du félin qui siégeait près d’une poubelle.

Rasko avait l’habitude de ces petites excursions nocturnes, mais ce soir-là tout ne s’est pas passé comme prévu, non le viol, mais la rencontre. Il y avait une chose que le jeune héros recherchait, bien plus précieuse que l’absolu et bien plus rare que l’inconnu.

Il ralentit sa marche, ses poumons se gonflent lentement : « pression artérielle basse, pensées bienveillantes » se répétait-il… « dont une pincée de haine » maculée de peur ; car la peur est toujours présente même si de l’avenir il voit l’arrivée.

Enlevant son chapeau… « Jim… arrête. » Le violeur n’entendit pas.

Rasko bondit dans son dos et lui asséna un premier coup de couteau précisément dans l’épaule, afin de faire lâcher sa proie. Comme possédé, l’homme qui se nommait Jim, né en 1971, continua de l’autre bras sans même chercher à repousser Rasko.

De son long corps de presque deux mètres, Rasko sectionna le bras qu’il venait de rendre inopérant. Ce fut un cri, douloureux, plein de vie et non loin de là, de mort, qui s’échappa. Le chat réapparut, puis disparut.

« Jim, sans ce bras, tu ne joueras plus de piano. Tu as perdu en liberté ce soir car tu as laissé tes pulsions répandre leur venin, de ta propre inconscience…

— Qui t’es toi enfoiré ?… bredouilla-t-il, bourré qu’il était.

— Je suis le miroir de ton vice. Le châtiment est ta seule solution. J’ai revisité tous tes souvenirs. Le pardon je peux l’accorder mais tu es un danger. Je vais devoir…

Tout doucement, un son de souris se fit entendre. La femme allongée sur le sol reprenait connaissance avec peine.

— Il m’a… droguée, puis la ruelle… police ? » puis se recoucha dans un grand fracas.

Rasko renonça au meurtre et bondit à nouveau sur l’assassin, l’assommant du bout de sa canne. Face à lui une jeune femme pour la première fois il voyait. Le temps d’un instant… un silence l’assaillit.

 

 

CHAPITRE CINQ

 

 

Rasko fuyait déjà à travers les faubourgs, en direction du Prophète. Il jeta sa lame sous une plaque d’égout et reprit une marche ballante, comme si de rien n’était. Seulement quelque chose le titillait, cet instant de silence.

« Mais oui ! Qui était-ce ? Y avait-il trop de pensées excessives en moi lors de l’Entente ? Pourquoi n’a-t-elle pas fonctionné… » Il regarda derrière lui et vit la jeune femme s’enfuir toute tremblotante. « Personne sur son chemin, elle rentrera sauve chez elle. »

Voyant les regards des hommes lui dire à l’aide, Rasko portait le poids des pleurs.

Plus il montait et apprenait de la vie et plus son mal grandissait. Absorbant la douleur des autres la sienne convulsait comme son cœur bat… à la moindre peine humaine. Malgré cette tendance à la peine des siens, Rasko croyait peu en l’Homme.

Il en savait trop désormais pour oser la philanthropie, et louait la multiplicité humaine d’avoir permis l’apparition de quelques éclats parmi l’ombre de la masse grouillante.

Arrivé devant Le Prophète, celui-ci l’observait par la baie vitrée, fumant un cigare russe.

« Qu’était-ce, Rasko ?

Rien de très glorieux, les obscurités quotidiennes. Mais cette fois, une femme m’a procuré un drôle d’effet, inconnu et absolu – lointain. Peut-être des murmures… dit-il en murmurant.

La Murmureuse ! es-tu amoureux ?

Rasko s’assombrit. L’Amour ne lui signifiait rien. Il ressentait depuis sa naissance tant de douleurs et de plaies éternelles des suites de la Guerre qu’on nomme « amour« 

Amoureux je suis de la Lune et des regards. J’ai l’âme dévoreuse.

Le Prophète se gratta la moustache un instant, se racla la gorge puis bailla, avant d’asséner :

Tu as un âme bâtisseuse ! Sois une grue pour t-tes pairs ;
Faisant granddd-d-iiiiiirrr les âââ….mes-Z-eeenrrrrr…aciiinées !
Près de toi ! aussi loin que tu le pour-ras ! en toussant fiévreusement.

Il fit des révérences et reprit sa routine, lavant des verres propres.

Ainsi tu parles, Prophète… »

Rasko finit un verre sans payer et s’en alla laver le sang sur ses mains d’enfant.

 

 

CHAPITRE SIX

 

 

Rasko sortait de l’obscurité et se noyait dans la lumière des lampadaires. Les passants chantaient, dansaient ; les enfants sur leurs épaules. Cette lumière lustrale revigorait son esprit déchaîné par l’action qu’il fut contraint de commettre ainsi que du silence audible qu’il perçut.

« L’ordre suprême des choses » pensait-il nerveusement.

Quelqu’un philosophait ; sans jamais l’avoir rencontré il le connaissait mieux que lui-même, avec sa pensée comme on connait une ville où l’on a grandi.

Les désespérances de chacun ruisselaient sur la peau de son maillage neuronal excessif et impensable. Des destinées gâchées des mortels il se souvenait à repasser la pensée de Gilgamesh à Bachelard ; qu’il avait apprise, en passant par Woodstock et le fusil de Kurt Cobain. Souvent quand quelqu’un de bon approche de la mort, Rasko apparaît afin de murmurer quelques vérités amères. Puis il s’enquit de l’enterrement pour fêter la mort et la vie sur leurs tombes. Par grâce divine ?

Rasko voyait Dieu en chacun. Seulement ils ne le voyaient pas. Cette « malédiction » et ce « Syndrome de Jésus » sont des métaphores. Le Prophète se portait très bien.

Il éveillait les hommes et les femmes alors que Rasko les amenait à sa brasserie de nuit. Proche de personne, solitaire éveillé. Rasko se souvint d’un dialogue qu’il vécu au Prophète avec un bouffon assumé :

« Sûrement que je peux développer une pensée originale et pleine de profondeurs accessibles ; des portes ouvertes mais cachées.
— Une pensée originale ? fit Rasko, intéressé.
—C ‘est-à-dire que je pense pouvoir penser et pêcher à la source d’une fulgurance, une pensée soudaine et subite ; hors des clous ! du hors-piste ! ben quoi !…
— Vas-y, en ricanant sobrement.

L’homme de sa mémoire gonfla ses poumons avant de lâcher plusieurs ogives originelles.

— Tout d’abord une graine de lyrisme.
— Oh… se caressant la barbe.
— Spontanée ! Hors des réseaux infra-conscients !
— De l’esthétique spontanée ?
— Une intuition nouvelle, esthétique et spontanée !
— Puis ? Impatient, le Rasko.
— Une couche de poésie, de mensonges à en déborder !
— La source première, Dieu en somme.
— En somme, en addition sans soustraction.
— Un édifice ouvert et bienveillant, rétorqua-t-il faiblement, migraineux.
— Un soupçon de souffrance maculée de probité, en tournant ses talons.

Sur ces mots Rasko reprit sa marche et sifflota.
Le « phisolophe » mâchait un chewing-gum et fit éclater sa bulle.

— À bientôt ! fit Rasko en souriant largement tout en baissant son chapeau.
— Une pensée à en outrer l’outrance !… »



CHAPITRE SEPT

 

 

Shootant dans les feuilles mortes, Rasko pensait. Il les dévisageait et faisait le deuil de leurs matières défuntes. Désormais, celles-ci sont de l’information.

Car ainsi va la Vie : de l’énergie-matière à la matière-information, créateurs de créations et autres tautologies excessives mais justes. « Nous sommes de l’être dans de la matière animée » se dit-il en respirant l’air mortuaire de ce cimetière d’informations, « et c’est ainsi que notre mémoire joue la synthèse de toutes ces folies ! »

Il en ramassa une et la déposa dans le creux de sa main pour s’en imprégner. Au même moment il laissa tomber une feuille sur laquelle il écrivit : « Qui suis-je ? Trop d’espérance » ; sur une autre « Que sais-je ? Que des mensonges », puis il sortit de la forêt où il passait ses nuits. Un havre de paix où la pesanteur gravitait autour de lui.

Par-terre, on pouvait trouver toutes sortes de petits messages que Rasko laissait glisser de ses poches d’avenues en rues de faubourgs en bars. Il suivait le chemin vers une soirée où l’on attendait le bouffon, l’amuseur phizoolophique qu’il se dit. Le Lion arrivait.

En traversant tous ces endroits, Rasko faisait des petites boulettes mâchées avec ses messages. Sur l’un d’eux on lit : « Une seconde ou un millénaire… » ; « Cet instant je l’ai déjà vécu » ; « La vie n’a rien d’éphémère » ; « L’heure arrive, L’Éternel est à ta porte », et bien d’autres, disséminés là et là.

Arrivé devant la porte, des centaines de pensées et de pulsions flottaient dans l’air. Rasko s’en inspirait et prenait la température, l’ambiance profonde sous l’iceberg. « Dans cette soirée de nombreux événements vont se produire » , se dit-il à mi-voix.

 

 

CHAPITRE HUIT

 

 

        C’est ainsi qu’est son esprit. Puis vint le déclic. Pas très bavard à l’habitude mais Rasko faisait briser les habitudes – dans lesquelles on meurt lentement.

Il s’est propulsé avec une précision en enclenchant un bouton secret ; les yeux injectés d’adrénaline meurtrière, faisant vibrer sa courroie en latex. Les questions fusent dans son crâne de mort, avec un lot de consolation moindre, un moyen de locomotion cérébral usé et délabré. La maîtrise de lui-même lui échappe du bout des doigts. Finalement, il s’approche enfin. Voici qu’accouche son art.

« C’est comme un éclair, fit-il bassement.

Rasko se rapprocha pour écouter les murmures, ces oiseaux filants.

— Comme un éclair au chocolat, avec un tas de sucre.

Un diabétique de l’esprit, il devait se piquer régulièrement au ventre pour mieux digérer ses folies. Le crépuscule de sa raison s’amorçait comme une bombe à fragmentation.

— Flash, un flash. Des papillons hallucinogènes.
— Tu vois la vie en couleurs, n’est-ce pas ?
— Non, en dimensions. En épileption, perception caméléon.
— Tu es traversé, emprunté par divers démons.
— Ceux de minuits oui oui, les ténèbres. Il rit, en manquant d’éternuer.
— Vas-y éternue, c’est le pus qui sort.
— Le pus de l’esprit, touché par la foudre, l’irraison d’un trouble extra-cosmique.

Le voilà en plein délire, c’est le moment de ne plus écouter.

[…] Continuellement des fractures explosives.
— Soit. Dit sèchement Rasko, désaltérons-nous.
— J’ai traqué la vérité toute ma vie mon vieux, je l’ai mieux trouvé au fond d’un verre de vin.
— Cette vinasse, au fond… ça sent le fromage.
— Cette décorporation me fait fuir, j’ai toujours voulu fuir.
— C’est combien l’heure de psychanalyse ? Je me sens les narines freudiennes…
— Il voit tout et ne voit rien. Il est bloqué, paralysé, logé au fin fond d’une petite boite.
— La Singularité.
— Dieu oui !… Le Zénith.
— Psycholibérateur, quoique… dormir est très important.
— Tu me disais que les rêves sont vecteurs de…
— Moralité. Enfin, étant amoral… mais oui, en société je le suis, enfin j’essaye.

Deux bières apparurent sur le comptoir, Rasko la bu cul-sec. L’Irresponsable, qu’il se nommait, prenait quelques lampées.

— Les quatre-vingt quatorze métriques à parcourir pour rejoindre la Singularité.

Le voici qui repart en délires.

— Je te suis plus, Rasko manquait de s’enfuir.
— Je vocifère des stroboscopes…
— Vas vociférer plus loin. Quelques heures plus tôt et je te plantais.

Rasko le regardait avec un regard Raspoutinien. L’Irresponsable sourit.

— J’arpente, l’air est frais et agréable. Ce coin de planète me va comme un manteau.

S’attendrissant alors, il reprit sa chaise et les deux phisolophes s’asséyèrent.

— Un festin pour la paix.
— Quelle paix recherches-tu, Rasko ?

Il se gratta la tête et fit tomber une myriade de sables et autres morceaux de pensées.

— Celle de l’âme, enfin le silence… j’entends.
— J’entends bien ! Une prière, debout dans ce cimetière. L’Apocalypse.
— J’affronte le calme de dernière minute.

Un voteur vrombit à cet instant, Varpenir arrivait, un vrai vampire. Ses pensées à lui défilaient de manière médiocre et démesurée, la démence assumée. Dopamine, héroïne, cocaïne, une vraie merde. La Singularité lui il s’en fout, il ronge comme un rat hideux et odieux.

— Je vais m’enivrer ailleurs. Sois responsable et cache ton orgueil. »

CHAPITRE NEUF

 

À peine Varpenir était-il entré dans le bar que Rasko déferlait sur lui en grandes enjambées comme un troupeau de valkyries. C’était du Wagner, une couleur très amère avec une forte tonalité au niveau des jambes. Ses mains prenaient de l’ampleur à mesure que les mètres se réduisaient. Varpenir souriait déjà, se mordit la lèvre et attendu la rafale. Rasko débarqua à soixante centimètres de lui et fit voltiger le vampire à cinq mètres de là où il se trouvait, idiot qu’il était, sans même bouger un de ses ongles ensanglantés. Un vampire ? Non, une caricature d’un mauvais méchant de film très mal interprété, sans aucune profondeur, un comédien banal.

Rasko riait aux éclats, la salle ne prêtait guère attention à ce qui venait de se produire. Celle-ci résonnait à grands coups de paroles vives, de joies et de cris très étranges. On entendait des pamphlets, des réponses sans fondations et sans architecture, des vagues sibyllines de poésies ratées aux racines philosophiques trempées dans le mensonge… On soufflait très peu, s’inspirant de toutes les odeurs de bouches imbibées d’alcools différents et métaphysiques. On se croirait à Las Vegas mais sans les drogues, sans les fous, rien que des hommes et femmes apprentis artistes.

Varpenir, sonné, reprenait ses esprits. Rasko lui apporta un verre de vodka au citron. Il écarquillait les yeux et grommelaient quelques insultes.

En s’appuyant sur une chaise, le voici tout flambant.

« Merci, je me sens mieux.
— C’est normal, répondit Rasko ; qui savait toujours comment s’adresser à lui.
— Que fais-tu en cette soirée à la Lune rubescente ? s’asseyant sur la chaise.
— Je profite du concert à venir, je le sens déjà arriver. Voilà que les musiciens discutaillent dans un langage propre à eux ; je veux dire le groupe. De l’ésotérisme musical, à coup de « Boom durum boom », et l’autre répond : « Oui, avec un ouuuuiiiiiin… », et s’en suit des tabulations diverses et variées mais toujours jazzy. La Jam Session débute d’ici peu.
Tu veux participer ?

Varpenir ne retenait pas tout de ce que Rasko venait de dire.

— Oui oui, une Lune de sang, du jazz et une pédale wah-wah criarde et affable.
— Voilà. Se tournant vers Le Prophète, Rasko fit signe d’amener un verre.

Un premier groupe se présenta sur la scène. L’audience commençait à ralentir le pas. On sentait les vagues musicales débouler de leurs doigts, prêts à en découdre. C’est maintenant, qu’ils se répétaient, maintenant que mon art se dessine à leurs yeux.


Rasko s’éloigna du vampire et partit à la rencontre d’une jeune femme qui papillonnait.

« Qu’avez-vous ? Le mal du ciel ? s’introduit Rasko.
— De manière astronomique ! éclatante de rire ; souriante aux versants de ses lèvres.

— Sur quelle planète vivons-nous ?
— Question simple réponse simple…
— Pourquoi ne sommes-nous pas ailleurs ?
N’y-a-t-il rien qui nous attends là-bas, derrière l’horizon ?

La jeune femme tressaillit.

— Vous connaissez la phrase du phisolophe, j’en oublie son nom…
Qui disait avoir peur du silence de ces espaces…
— Oui, l’espace. Le Cosmos qu’ils l’appellent. On sent bien qu’il est lointain ce Cosmos.
Par contre ici…
– C’est le Chaos.

Rasko acquiesça au fond de lui.

— Non, c’est le Paradis.
— Comment ? étonnée.
– J’entends, ce pourrait être le Paradis, mais je l’accepte tel qu’il est, ce monde. Sans rien à y échanger et puis qui suis-je pour changer les choses ? L’ordre du monde, qu’il soit ordonné ou non, ne m’intéresse guère. Moi, c’est l’Homme que je veux connaître ; je laisse aux scientifiques la tâche de s’arracher leurs calvities arborescentes.

Elle éclata de rire.

— Vous avez de l’humour Rasko, voilà un moment que je n’avais plus autant ri.
Autant de votre intrusion dans mon espace de réflexion que dans mon âme…
— Qu’entendez-vous par l’âme ?
— Cette sorte de poésie de l’esprit.
— Oui je vois…
— Vous voyez les âmes ?
— On peut le dire ainsi.
— Lisez-vous en eux ?

Rasko trembla, pris une gorgée du verre que Le Prophète venait de poser à la table et se roula une cigarette avec les fonds de ses poches. En l’allumant :

— Il m’arrive de croire en mon pouvoir de lire en eux… crachant la fumée.
— Et que se passe-t-il en moi ?

« Passe… passssse ; moi… question… va-t-il répondre, suis-je folle de lui poser toutes ces questions… Je dois le devenir, passé un âge… oh, il répond je crois. » se dit-elle, affolée.

— Vous êtes affolée.
— Mes pensées alors ?
— Je ne suis pas médium, ni voyant ni rien qui s’en rapproche…
— Mais vous connaissez les gens ?
— Je crois en eux, plutôt.

Rougissante comme la Lune  la demoiselle commençait à s’intéresser aux mots de cet homme étrange aux réponses sombres et indistinctes.

— Je vais vous laisser.
Merci pour la discussion, et vos pensées… j’en apprends ! Vous n’êtes pas si vieille ;
et je remarque à vos rides qu’elles n’en ont pas pris une seule !

Elle se tut, se demanda pourquoi parlait-il de son âge… L’embrassant, il s’en alla.

Bientôt le concert allait commencer, Rasko voulait à tout prix se trouver face à la scène pour avoir une vision globale de ce qui allait se produire.

 

CHAPITRE DIX

 

 

Promptement, Rasko eut une Entente, il pressentit l’arrivée imminente du Grand Déambulateur. Un écrivain fou. Il écrit constamment des fragments de délires qu’il cultive dans sa petite grotte. Celui-ci était impossible à lire, on en vomissait du flux incessant de pensées dégobillées. « Le voici qui passe devant le couple de sans-abris, les saluant tout sourire. » Il y a des clochards sous le théâtre proche du Prophète, abrité dans l’une des quatre entrées ; ils sont amoureux, et semblent heureux. Le bonheur c’est bien pour les sans-abris ! qu’ils s’en contentent ! puis, ils respectent, en ramassant les déchets devant le théâtre alors ils peuvent vivre. Ils sont propriétaires de ces portes !

« Trois, deux, un… »

En défonçant la porte, un jeune déstructurateur de la langue s’élança en direction de Rasko qui se détourna de la scène un instant. Derrière lui se déroulait sur une quinzaine de mètres des feuilles remplies d’âneries, comme il sait si bien les cuisiner… tenant dans ses deux grosses mains velues bien onglées, une machine à écrire.

« Quel bon plat m’as-tu préparé ? demanda Rasko sur un ton affable.
– C’est imminent, c’est là maintenant ! en proie à de vives attaques cérébrales.

Il fit deux ou trois foulées pour arriver sur une chaise tremblotante sur le flanc droit de Rasko, près de la scène.

– Quoi donc ? posément, tentant de jouer sur son flux neuronal.
– Une fulgurance, là maintenant !
– Ne la laisse pas s’échapper, vite écris ! »… en s’affolant, prêt à l’égorger.

Le voici qui explose son instrument sur le comptoir en éclatant cinq verres sur son passage ; il avait l’air en transe, le fou. Une aura mystique l’entoure… il se souvient de sa foulgurance. Le voici parti dans des terres mystiques à cueillir dans sa mémoire quelques fruits amers. « J’ai tout un tas de conneries à vomir ! », fit-il, empressé. Un clic, un clap de début ; voici la machine qui démarre ! il fit un gros mouvement grave comme s’il s’apprêtait à jouer du piano et se plongea dans une écriture rapide et sans bavure. « Rasko, tu m’en diras des nouvelles et des pas mûres ! »

Soudain, une crise cardiaco-artistique. « Un oubli dans les termes ! » s’écria-t-il dans sa tête fumante comme un train ; dans un ralenti facial apocalyptique.

Tout l’édifice s’écroule et voici qu’un éclat électromagnétique bondit à un autre. Son cerveau tente de ramasser les morceaux et de rassembler les étincelles à l’aide de connecteurs illogiques. Tout un tas de codes se mettent en place selon une incohérence étrange : oui, il est schizophrène ; donc en pleine santé !

En pleine salle de réanimation, sa fulgurance réapprenait ses pulsations ; là-voici qui s’envol déjà, mais il la tire vers le bas ! il va l’écrire, il va la partager et la salir ! Il s’en fout, « quand faut vomir faut vomir ! » qu’on dit. « Je l’ai ! dans un bocal, enfermée à jamais » ses doigts ralentissent, son souffle s’abaisse. Son cerveau comme une soupape reprend ses airs, la tonalité s’adoucit. On sent le travail fait, la fulgurance projetée et réifiée qui deviendra un jour, l’on ne sait quoi…

« Peu importe ! je dois te la faire lire », qu’il asséna, fièrement :

4 réflexions sur “Charge mentale

  1. Les moustaches impriment la partie sensible de leur touché. Ainsi le lait, trait d’une envie personnelle de Rasko, se montra à la fille avec satisfaction. Elle, si elle avait pu aller au bout de son envie à elle,un goût de laid aurait vraisemblablement maculé l’attribut plein de lumière.

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