Zarathoustra 2049

zarathoustra 2049 couv

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Merci à Guillaume Revel pour le graphisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE UN
L’Éveil

 

Au lendemain d’une renaissance le jeune Zarathoustra finit, après avoir rêvé de tous les possibles, par se réveiller un matin d’hiver. Peut-être faisait-il froid dehors mais dans l’âme de Zarathoustra l’étincelle gémissante scintillait d’un désir à la volonté raffinée et élégante. Il fut appelé par les hommes, il est un guide parmi d’autres et un Œdipe à crever. Ce matin-là les hommes se réveillaient, mais pas d’un songe comme celui de l’apprenti prophète. Les songes des hommes sont centrés sur eux-mêmes, le quotidien et les problèmes, parfois quelques rêvasseries, souvent le black-out et l’oubli. Zarathoustra lui se souvenait de chaque scène, chaque acte, de tous les rôles qu’il a interprétés et mis en scène. Zarathoustra désormais voit le réel comme un rêve, car il brise les dualités.

Son périple débute au sommet de sa montagne, là où ses larmes gelaient depuis quelques mois. Affamé il était de répandre ses pensées, mais jamais il n’aurait imaginé tomber en l’an 2049, lorsque les hommes roulaient dangereusement vers la fin ou nulle lumière de songe ne se glisse.

 

 

CHAPITRE DEUX
Envieuse et douce félicité

 

 

Un pas après l’autre Zarathoustra se dégourdissait les jambes et l’esprit. De la poussière en tombait pour ne laisser que les joyaux de l’âme, qui voltigeait en poussières d’étoiles. Son cœur se réchauffait à mesure que le soleil se dandinait dans le ciel avec son gros derrière. Zarathoustra s’en amusait, mais déplorait l’absence de la Lune, qui ne tarde pas. Il saisit sa canne puis descendit en déboulant de sa montagne. Son baluchon était vide ; boulimique de l’esprit il était, avide de déguster les mets des hommes. Qu’ils soient culinaires ou spirituels, son âme s’en rassasiait.

Mais alors qu’il se retrouva sur un sentier raide, un lion se tenait là. Celui-ci ne prêtait guère d’attention à Zarathoustra. Semblait-il un peu las, fatigué ? Ne faisant aucun mouvement, ses muscles atrophiés et vieux restaient figés ; comme en repos après de longues luttes, ou comme une mort silencieuse. Ses yeux étaient ceux d’un lionceau à peine venu au monde, d’un éclat rare ; baissés, ils observaient quelque chose d’étrange pendu à son cou. C’était un bocal, avec un poisson à l’intérieur… drôle de poisson.

 

 

CHAPITRE TROIS
La Carpe et le Lion

 

Zarathoustra se rapprochait dangereusement, il avait comme un instinct du bouclier mais de l’attaque mesquine aussi. Il dépassa le lion en vitesse et se retrouva derrière lui, à regarder l’horizon opposé ; le lion ne bougeait pas, mais ses poils s’éventaient par le passage du fugitif effréné.

« Zarathoustra, où vas-tu ? fit-il, bassement, tremblotant comme un enfant.
— Je vais là où mes pas sont nouveaux !
— Homme, tu risques d’y perdre tes plumes…

Le lion tressaillit, saisit par une myriade d’images de l’existence qu’il fut contraint de composer avec. Des plumes, il en avait laissés derrière lui par peur de se perdre. Les yeux de Zarathoustra devinrent humides, avec la sympathie d’un mendiant consolateur. Soudain, la révolte lui vint :

— Homme ?… Ai-je l’air homme ! ou animal enfin quoi, un astre perdu ?
— Tu es petit, tu sens l’humain comme un rat rance…

Zarathoustra fit un pas en arrière, se retourna et vit un rat avec une sardine à la bouche. Un cil après l’autre il enlevait la poussière qui s’y était condensée. Rêves et réalité se discernent encore avec difficultés.

— Pardon, rat, il y a eu méprises. »

Le rat ne répondit pas, il était mort depuis bientôt deux heures, mâchouillées de toutes parts. Fièrement, Zarathoustra reprit son chemin. Ses yeux se décrassèrent d’une vue à l’autre. L’horizon se dégagea. Enfin… il y avait des rues, toujours des rues, avec de la brume crasse. L’air étouffait, les plaques d’égouts remontaient à ses naseaux. Une ville moderne, Zarathoustra ne connaissait pas. En vérité il était dans la périphérie, là où les humains se terrent la nuit. Son aventure commençait à peine, mais déjà un air de soupçon l’envahissait. De grands dangers l’attendaient loin de sa caverne ; de sa grotte où nulle lumière ne passait. Il est désormais seul au milieu des hommes.

Ainsi débuta sa renaissance.

 

 

CHAPITRE QUATRE
L’Escargot blanc

 

 

Alors que Zarathoustra se déhanchait de ruelles en carrefours, aucun homme n’apparaissait. Un pas après l’autre il repassait au peigne fin les réminiscences qui revenaient l’une après l’autre. Soudain, l’un de ses pieds heurta une petite coquille avec à l’intérieur un drôle de sage.

« Zarathoustra, fais un peu attention. Tu allais vraiment m’écraser de tout ton poids, de tout ton tragique poids de mensonges et de poésies ratées ?

— Escargot, je m’en excuse. Mes pas sont lourds mais mon poids est d’une légèreté sans pareille je te l’assure ! Zarathoustra manqua de tomber par trop d’assurance…

— Cesse cette tonalité excessive, ton zèle n’est plus celui d’autrefois et ma coquille n’est plus aussi vide qu’auparavant. Je ne suis plus l’admirateur d’antan à goûter tes paroles d’illuminé. Désormais je suis le gardien de ce monde que tu as délaissé par ton sommeil. Les hommes s’acharnent à se dévorer l’âme avec plus de férocité qu’une louve protège ses portées. Tu croyais en l’Homme mais les hommes fermèrent leurs oreilles à tes odes, tes louanges et tes chants désespérés. Tu te prenais pour cygne alors que tu étais truie, grommelant de faubourgs en scènes toutes plus idiotes que les précédentes. Tu es un Idiot Zarathoustra ! »

Sur ces mots, Zarathoustra se souvint de ses aventures passées, une larme collée à l’œil. Son regard dévisageait l’horizon et celui derrière son ombre l’effrayait. L’adulte qu’il était devenu encaissait les séquelles de sa jeunesse. Zarathoustra n’est plus une fleur éclatante mais les ruines d’une écorce délaissée. Son cœur battait à mesure que l’Escargot albinos twistait dans sa coquille ; oubliant sa peine aussitôt.

« Vas-tu rester nu indéfiniment, apprenti prophète ? Par décence, trouve-toi une coquille et ne me gâche pas la vue avec tes grands pieds !

Zarathoustra, troublé, se vit nu dans une flaque d’eau.

— Mes excuses, je n’ai pas d’habits hivernaux. »

Sur ces mots, il prit la fuite à la recherche d’habits nouveaux. Les hommes de l’an 2049 s’habillaient à la manière de ces grandes Églises en robe métallique.

 

 

CHAPITRE CINQ
Premières paroles
Retours amers

 

 

Arrivé à un rond-point, Zarathoustra s’amusa du concept : on pouvait suivre trois voies différentes, ce qui le marqua profondément. Le chameau, le lion et l’enfant, étaient toujours là quelque part en lui, et en chacun des hommes.

Ne pouvant choisir, il préféra une petite ruelle le conduisant aux abords d’une fontaine près d’une place publique. Zarathoustra, affable qu’il était, de voir enfin des hommes ! s’avança près de la fontaine et s’y rinça les yeux pour mieux observer le spectacle humain. Pris d’une fougue soudaine, il sauta les pieds dans l’eau et voulu se dégourdir les poumons de franches paroles bien dressées.

« En vérité, de mon sommeil ne sont nées que des contradictions, et c’est à vous que je loue la vertu de surmonter tout ce que je n’ai pu achever ! Car un jour Zarathoustra ne sera plus des vôtres et l’Escargot se fera écraser celui d’après. Soyez artistes, méfiez-vous des murmures de rhétoriciens et fuyez les apôtres de la décad…

Interrompu par une jeune fille qui s’arrêtai, débonnaire :

— Mais que fout ce fou tout nu sur une place publique ?

La foule rejoignit l’importuniste et scruta de leurs globes oculaires la silhouette amère du Zarathoustra qui semblait rompu, de l’oubli qu’il commit.

— Exhibitionniste, et nos enfants alors ! » s’écriait la foule.

Dans le reflet de l’eau, il se vit. Ce fut les joues rouges et la tête baissée, bientôt quelques foulées avant le sprint loin des hommes. Ce ne fut pas le bon moment de s’exprimer, Zarathoustra pourtant sait placer son mot, mais il avait si peur des voyeurs…

« Pssst. Zoroastre, viens donc ! fit doucement un sans-abris dans son carton, souriant.
Que disais-tu donc ? J’ai écouté ton discours avorté, et donc…
— Pardon, pourquoi cette obsession à l’emploi du “donc“ ? »

Nerveux, le clochard grommelait.

— Et donc… je me demandais, qu’est-ce qui t’amène vers ces contrées obscures ?
Zoroastre, l’on te reconnait aisément.

Cette fois, il étira son visage et fit dérouler une flopée de dents terrassées par l’alcool et la vie, et sourit avec un air d’enfant. Zarathoustra regardait son visage frappé par l’existence et vit ce visage juvénile l’attendrir.

— Tu es si jeune ! Combien d’années ici-bas ?
— On se donne l’âge qu’on veut… j’en ai autant qu’il y a d’étoiles dans le Ciel tiens !
— Je suis un bouffon.
— Et donc… tu parlais nu devant une foule affamée de basses paroles.

Zarathoustra, confus comme à l’accoutumé, grelotait alors que le vent se levait.

— Prends donc. »

Le vieux aigri adepte de la rue et de la lutte lui offrit une cape et des bottes.
Zarathoustra était ravi, en repensant au terme que l’Escargot lui avait asséné :

« L’Idiot. »

Avec une veste et des bottes, il en avait bien l’air !

 

 

CHAPITRE SIX
Ô Volonté créatrice !

 

 

Alors que Zarathoustra marchait avec ses nouvelles bottes, blessé dans sa cadence par l’épaisseur des semelles il avançait vers l’inconnu ; vers la compagnie des humains, des rats hideux et odieux.

Un bel autodafé empêchera l’émulation d’une guerre entre nous autres. Même les plus grands philosophes — Pangloss inclut, manquaient de probité à s’avancer sur le terrain du relationnel.

De ce monde voit se dérouler un instant accompli, débordant d’enseignement. « De la blessure grandissent les âmes et fleurit la vertu », qu’il disait… « Quand vous voulez dire du bien de vous : flattez vos flatteries ! »

Soyez mauvais ou bons, qu’importe, l’action doit être pensée comme pensée de l’action. Spectateurs eux-mêmes de leurs propres vies, la caméra de leur séjour « ici-bas » n’est que le pâle reflet d’une ombre desséchée. On sent l’hiver arriver à vive allure.

L’Optimisme sacré des Anciens prônaient une confiance radicalement juste envers l’Avenir. Le Devenir cyclique auquel nous ne sommes que trop bien enchaînés et, libérés par le mouvement ; projetés dans cet espace et ce temps afin d’accomplir sa Métaphysique d’artiste. Voici l’Homo Creator.

Ainsi parle à son âme le Destin : « Puise ta force dans la présence de ton voisin et redonne lui au centième ! Par sa main jaillit l’Aurore des Espérances Bienheureuses… »

« Je ne vous enseigne pas le prochain, mais l’ami !, qu’il se répétait en son antre. Que l’ami soit pour vous la fête de la terre et le pressentiment de la Grande et seule Vie ! ». Hissez-vous au plus haut que votre Volonté créatrice l’entendera ! et flânez au-dessus des nuages comme un Friedrich sauvage et bon… « Ôtez ce voile », dit la vieille à l’Optimiste. Le jeune homme approche, il lève le voile d’une main assurée sans tremblement. La Terre l’en remercie d’un coup de vent lécheur.

Zarathoustra prenait son chemin à la rigolade, riait du clochard et de l’Escargot en sifflotant pendant des heures, sur une longue route éternisée par le sanglot des âmes qui non loin viennent se heurter aux murs de son crâne idiot.

 

 

CHAPITRE SEPT
La Vipère de son Cœur

 

 

Zarathoustra s’était endormi sous un figuier, en plein soleil comme un lézard bronzant. Il ruminait ses doux murmures afin que les papillons voltigent à sa guise.

Il rêvait et prenait en douleur chacun des messages qui fermentait dans son âme éveillée. Soudain, alors qu’un rêve se prenait pour vecteur de moralité, une larme attendrissante lui vint. L’Optimiste se souvint avec grande peine de ses rencontres passées, de tous ses élèves et maîtres certainement loin déjà, sur la route de l’éternité. En essuyant ses larmes d’une feuille triste, une vipère lui glissa sur le cœur en prenant la cadence de ses battements.

Elle était mignonne, venant de manger une pomme au goût de vérité.

« Blasphémateur ! Que fais-tu sur ces terres ?! »

Zarathoustra, ému, caressa la vipère du bout de son doigt et se fit mordre aussitôt. La seconde suivante la demoiselle le soignait et entourait son bras pour un garrot.

« Idiot, ne me touche pas. Je suis une dame et vous un vulgaire voyeur affamé de pulsions libidinales odieuses et insistantes. Touchez-vous seul voulez-vous !
— Je me nomme Zarathoustra, je m’en excuse ma chère. Vous êtes bien bonne.
— Mon venin est bon, car tu dois, toi et ton corps, trouver le remède. Sinon c’est la mort, mais qu’est-ce que la mort Zarathoustra ? N’est-ce pas un fantasme utile ? Un inconnu de plus sur l’autoroute de la vérité ? La mort n’est rien. Rien ne veut rien dire ! »

Sur ces mots, Zarathoustra éclata de joie, son âme riait à bras ouverts. La vipère siffla et roula sur son cou en se déhanchant. Un musicien qui passait par-là joua de la flûte et prit du plaisir à voir L’Idiot croquer à la pomme. Le Bien et le Mal perdirent leurs majuscules à cet instant. Le Paradis n’est plus qu’un mauvais rêve mal emballé, qu’on voudrait même pas offrir au Père Noël !

 

 

CHAPITRE HUIT
L’Aube d’une longue nuit

 

 

En déambulant dans les rues de cette ville symptomatique, Zarathoustra se fit happer par la toxicité des machines rouillées sous une pluie acide. Les cheveux nacrés du jeune déambulateur scintillaient sur ce soleil couchant.

« La Lune… On dit même que les dieux en sont amoureux ! » s’exclama-t-il comme pour réveiller quelques entités endormies.

Arrivant devant un pont, Zarathoustra eût l’idée de dynamiter la structure, mais s’il savait que les caméras étaient dissimulées — microscopiques, dans l’air… qu’elles rentraient dans le gosier des ruminants constamment, se dissolvant dans le sang et alimentant les cœurs de passions naïves et fragiles. Des consommateurs bien éduquées, au sein des doctrines plurielles et dont le mot d’ordre est : « Tout se vaut. »

Chacun disposait d’une maison, d’une piscine, d’un chien et d’une femme. Les enfants grandissaient loin des familles, les précepteurs n’existaient plus, ni les professeurs.

Ils allaient à l’usine et déroulaient sur les tapis pendant que la poésie sauvage partait par rangée alignée en prison. « Les prisons poétiques », qu’on les nomme. Où la peine capitale était une feuille mais pas de crayon. Zarathoustra est bien connu là-bas…

Il traversa le pont et se remémora quelques passages de son ancienne vie, de son précédente incarnation, de son dernier sommeil et de l’éveil à venir. Voici que le pont s’achève et illumine le devenir… ! Quoi ? le surhumain fut une hérésie ?

Voici l’homme fier et requinqué ! Voici l’homme qui marche la tête haute — à cheval sur l’horizon ! Une transition se fait sentir ; les philosophes n’ont plus d’essence, ils sont en batterie faible. « Philosophie, es-tu morte ? Elle me répond comme le Ciel jamais ne répond » dit-il comme d’un murmure inaudible, nostalgique de sa jeunesse interrogatrice, en levant le regard aux étoiles.

Voici que l’éveil des consciences miroite dans l’espérance du regard des humains aveuglés par la matière synthétique ; gavés ! — mais maintenus à l’état pré-explosif, comme des oies, à la télévision et aux écrans de rue, dans les métros ou sur les portes. Les télévisions marchaient continuellement, alimentées par l’activité humaine. La nuit tout s’éteignait. Les couvre-feux et l’armée assuraient la sécurité non loin des sans-abris mielleux en quête de jouissances éphémères.

On sentait la douleur, les blessures et les vices couler sur les yeux de Zarathoustra, qui clignait des yeux, reniflant quelques fois, à dérober l’aura de cette ville fantomatique où s’est perdue toute âme.

 

 

CHAPITRE NEUF
Rencontre du troisième âge

 

 

La Lune désormais régnait sur le ciel et sur la terre, déployant sa clarté de ses ailes argentées. Zarathoustra avait de la tendresse pour cette dame. Il disait souvent que le soleil est le père, la lune mère et la Terre leur fille. Ce qui l’entraînait souvent vers des théories absurdes sur les origines de notre monde et de la manière dont il est venu au monde. Sa thèse manquait de preuves et ne reposait que sur des associations logiques de phénomènes répétitifs globaux. En gros l’univers était né comme un enfant vient au monde, par accouchement de deux sources compatibles. Cela donnait, un jour que Zarathoustra discutaillait avec un disciple :

« Vois-tu, c’est le temps et l’espace, épris d’amour, qui s’unirent pour fonder notre monde en trois dimensions, sinon le monde serait une bande-dessinée… Oui ! trois dimensions pour permettre la liberté ! Voici la croyance que je porte au cœur, ce monde fut baptisé :
Liberté ! mais je me disperse… »

Le disciple hoche du menton.

« Donc… ne naît-il pas en ce monde toutes choses de la même manière ? à commencer par les premières molécules qui, s’accouplant, donnèrent ensuite vie aux minéraux, puis […] jusqu’à nous ! », mais pour la plupart des oreilles ce ne sont que délires et fantasmes.

Tout n’est pas si simple et l’Aventurier en était conscient, mais il lui plaisait d’imaginer des architectures différentes de son monde pour mieux le comprendre.
Arrivant devant une échoppe, il vit un vieil homme par la fenêtre, lavant des verres propres. Intrigué par son dos voûté, Zarathoustra s’avança et eut envie de débouler comme dans un western, mais il préféra une entrée philosophique :

« Bonsoir l’Ancien, drôle d’échoppe ! on y lit toutes sortes d’inscriptions étranges aux murs, comme de vives sentences !… où suis-je donc ?
— Au Prophète, je suis le barman éponyme. Voulez-vous un verre ?
— Non merci, juste de l’eau.
Le Prophète fronça les sourcils comme pour mieux voir le drôle de personnage qui comptait boire de l’eau sans verre. Il eut un rictus très court, dissimulé derrière sa moustache, mais dévoilé par ses rides oculaires… Zarathoustra le repéra.
— Qu’est-ce qui vous amuse, ô futur tas de poussières !
— Vous me rappelez un drôle de prophète que j’ai connu lors de mes années d’études… J’aimerais mieux encore l’oublier, ou mieux, lui en mettre une !
— N’en dites pas plus, trêves de prophèteries !
Il lui servit un verre d’eau et fit signe qu’il lui fallait se coucher.
— Suivez-moi dès que vous aurez terminé de décrasser votre gorge. »

« Qui pouvait bien être ce centenaire au rire facile ? », du bout des lèvres.

Il montait les marches escarpées avec grande peine, à l’allure d’un enfant qui ne sait pas encore marcher. Il réapprenait à s’équilibrer chaque instant et s’approchait de la fin car on sentait la nostalgie du début. Le voici qui disparaît dans les angles tortueux des escaliers. Le jeune dandy s’amusa une nouvelle fois des inscriptions sur les murs, on y lisait :

« Tu vas chez la femme, n’oublie pas le fouet ! » ce qui le plongea dans une angoisse froide, sa mémoire étant quelque peu défaillante et fuyarde… sur une autre, on décryptait : « La vérité est dure mais simple à comprendre », et tant d’autres bizarreries. Il rit, posa son verre et s’approcha des escaliers méandreux. Il avait hâte de rejoindre le vieillard, de peur qu’il ne s’éteigne trop vite, emportant avec lui tous ses secrets…

 

 

CHAPITRE 10
Comment Zarathoustra vola du feu
Ce qui advint du Prophète

 

 

Au seuil de la porte, on entendait des ronflements. Zarathoustra bondit à l’intérieur d’une sorte de cellule où l’on distinguait mal le sol ou les murs, car il y avait des livres à en déborder — jusque dans les escaliers ! en bondissant, il retomba pieds joints dans un pot de peinture et fit catapulter toute une série de couleurs sur le mur adjacent.

Un arc-en-ciel était apparu.

Un large sourire tombant à terre se déroula de la bouche de Zarathoustra, dindonnant de sa farce en se retournant vers le papy. « Hé le vieux ! conte-moi tes histoires, au pas ! » Celui-ci ronflait plus fort encore qu’à l’accoutumé et de petites bulles de bave éclataient sur sa moustache.

L’Enfant s’approcha en petites foulées et lui glissa à l’oreille :
« La mort n’est rien, d’ailleurs que serait-elle sinon un songe impassible ? »
« Dieu de la mort ! », en tombant de son lit.
Zarathoustra plongea en dessous pour se cacher ; accompagné d’une myriade de livres aux couvertures absurdes et rougeâtres « De l’inconvéniiiii… j’ai du mal à lire, l’inscription est arrachée » il voyageait au fil des couvertures, sous le lit.

Le Vétéran de la vie s’écarquillait les os et remercia le plafond de ne pas s’être effondré.
« Zarathoustra, sors de ce parquet ! »
En roulant sur lui-même, le voilà au pied du vieux singe.
« Vous comptiez vraiment partir pour des éternités sans m’avoir renseigné de vos vérités ! » Il prit sa pipe, s’assit dangereusement sur une chaise à trois pieds et fit signe à l’âne borné de s’asseoir sur le lit.

« Voici. Nous sommes en l’an 2049.
— Mais encore !… tapotant du talon sur une feuille rebelle à ses pieds.
Bredouillant quelques mots… le vieillard somnolait, mélancolique.
— Rassskk…ko, avec grande peine.
— Qui est ce Rasko ?
— Comme toi, en moins bête.
— Qu’est-il advenu, est-il un dieu ? »
Refusant de répondre, Le Prophète prit la main de Zarathoustra et pointa du doigt une rangée de livres tout au fond de la pièce. L’âme herculéenne !… il bondit à l’autre bout de la salle de toute sa vigueur revigorée. Le vieux jalousa.

En scrutant toutes les étagères ; il recueillit ce qui ressemblait à des poèmes, ouvrit le cercueil de ces mensonges ratés, et vit des pages arrachées.
« Qu’est-il arrivé à ce recueil ! horrifié, mais rassuré de ces disparitions philosophiquement fortuites.
— Je l’ai mangé.
— Quoi ! ô Saint tu es, merci de débarrasser ce monde des vils affabulations !
— Non, cela n’a r…r-rien à v-voir, en crachant une boulette de papier au visage de Zarathoustra. Non, en vérité j’ingère et je digère tous les auteurs qui sont disposés sur ces meubles antiques. Voilà déjà plus d’un siècle que je mange tous ces fruits du démon !
— Quel Sage tu es ! mais les as-tu… surmontés ?
— Non. Mais j’ai enseigné, autant que mon corps et mon âme s’en accordait ! phtisique, faiblement.
— Saint Sage, dis-moi tes secrets ! »

Zarathoustra revint aux pieds du Prophète et s’enroula autour de ses pieds comme un chat l’hiver. Tout sourire, le philosophe s’apprêtait à révéler ses racines — avant que l’heure ne vienne lui faire sonner la cloche une dernière fois.

CHAPITRE ONZE 

L’histoire du Prophète

« Permets-moi de te faire une dissertation, mon très cher. »

Zarathoustra, emplit de joie, s’empala sur le lit dans de doux oreillers. « Il doit bien rêver celui-là ! qu’il se prépare à son dernier rêve… ! » pensa-t-il avec non loin, une once de mélancolie.

Le vieillard largua un énorme crachat noirâtre par-delà une fenêtre et s’accouda à son rebord avant d’asséner : « Voilà ! introduction : je vais te parler d’un ami. Un véritable, pas de ceux qu’on revoit une fois par mois. Non, celui que l’on voit tous les soirs prêt à en découdre à n’importe quel moment ! non pas un diurne, un hibou… il se nomme Rasko.

— Est-ce un héros ? pressé de connaître la réponse.
— Oui, un peu comme toi ! dans tes aventures passées… enfin sauf que tes paroles tombaient à l’eau, comme des petites pierres lancées de travers !
— Vous me connaissez ? j’en suis inquiet, que savez-vous donc sur ma personne ?
— Là, derrière toi. Une étagère étincelante.

Zarathoustra sauta du lit comme d’un réveil puissant et marcha avec soin entre la cinquantaine de livres qui le séparait du meuble.

— Vieil homme ! je lis quelque chose par-ici… Niet… ? avec difficulté, l’inscription étant effacée par l’eau. Une goutte tomba sur le crâne de Zarathoustra et le réveilla d’autant plus fort ! « Ça rafraîchit l’esprit ! » Le sage ricanait, à la fenêtre.
— Oui oui, Nietzsche. Ne le connais-tu pas ? désormais il riait sans se cacher, manquant de tomber du premier étage.
— Absolument pas ! est-ce un voyageur itinérant ? un ensommeillé ? un rêveur qui n’assume pas son romantisme ? Quoi ! on lit derrière cet ouvrage qu’il possède un « Grand style » ! mais de quoi parle-t-il dans ce récit que je tiens là, dans mes mains ?
— Rien d’intéressant ! sérieux, grave, un poil irrité par toutes ces questions.
— Je remarque que les pages ne sont pas arrachées ! vous les gardez précieusement mais pourquoi ? réponds !
— C’est à Rasko, il l’a déposé une fois sur le comptoir. Le soir d’après un groupe de cinq phisolophes le lisaient à voix hautes, en le jouant d’une manière théâtrale ; surtout la scène où il parle aux hommes, la première fois !
— Je m’enquis de la lire !

Sur ces mots, le grand-père de l’humanité se munit d’un couteau et le pointa en direction du pauvre Zarathoustra qui tremblait déjà.

— Lâche ce livre ! il est précieux !

Zarathoustra lui lança dessus, en visant la fenêtre. Le livre se propulsa des mains sauvages du lion métamorphosé, et se planta dans le couteau de l’Ancien.

— « Ainsi parlait Zarathoustra », voici le titre !
— QUOI ! redis-le !
— Tu m’as très bien entendu, ce sont tes aventures. Là ! toutes écrites par la main de ce phisolophe qu’est Nietzsche ! un grand homme, assurément ! car partout il te suivait, t’ouvrait une voie et en refermait d’autres ; il était ton ombre, Zarathoustra !

Le voilà ému, dégoulinant de pleurs.

 

 

CHAPITRE DOUZE
L’histoire de Rasko

 

Le Prophète grimaça à la vue du goguenard qui larmoyait comme un garçon emplit de sentiment pur. « Ne t’en fais pas ! tes paroles ont été essaimées partout où les oreilles pouvaient t’accueillir… et d’ailleurs, ton écrivain prophétisait l’Entente de sa parole à plusieurs siècles après sa mort ! Un posthume à n’en pas douter ; tout comme tu m’as l’air d’en être un ; car ta vie n’a jamais été remplie de grand…

— De grandeurs ? j’y aspirais ! comme toujours je m’efforçais de cultiver ma volonté jusqu’à la racine, pour voir fleurir un monde dans lequel je pouvais épanouir mon art ! Mais non, il fallait que les hommes soient… le plongeant dans une lourde mélancolie passagère.

« Voici l’histoire de Rasko. De manière totalement classique je vais te le conter à la manière d’une auto-fiction, car sa vie n’est autre que cela. »

L’Idiot se déhanchait de livre en livre sur l’étagère en s’attardant sur quelques aphorismes nietzschéens, histoire de se nourrir un peu du miel de son esprit.

« Il est né dans une lointaine contrée, d’un pays qui n’existe plus. Son nom Rasko est tiré d’un roman que ses parents prenaient en passion. Il n’a pas de prénom, mais énormément de surnoms ! on pouvait l’appeler Le Lion comme Jésus… enfin, sur ce dernier point c’est plutôt moi. Alors que toi, tu m’as plus l’air d’un Idiot ! »

— Tout à fait.

Le visage du jeune héros en devenir se tordait en un rictus clair et distinct.

« Il n’a pas connu ses parents. »

Le Ciel de Zarathoustra s’assombrit, comme d’un funeste savoir qui allait le percuter.

« Rasko était atteint d’une maladie, pire que toutes les autres… ses parents n’ont pas supporté les cris de l’enfant et les migraines atroces auxquelles il était soumis, par conséquent, ils l’abandonnèrent à l’aube de sa première année. »

Zarathoustra ne comprenait pas, ne sachant comment réagir à telle tragédie.

« Rasko était atteint d’une maladie, pire que toutes les autres ! il entendait les cris, ceux des autres ! sans relâche, dés sa naissance, dés le premier son de vie !… Si tu savais quand je l’ai recueilli, il tremblotait comme un sage face à la vérité. Il ne savait guère où s’alcooliser et je lui ai servit un verre. J’étais sans-abri à cette époque, lui aussi. […] »

Le Prophète soutenait que Rasko était un loup, mais un lion et une carpe à la fois ; pendant plus d’une heure la discussion continuait et Zarathoustra prenait du plaisir à rencontrer cette personne, dont il ne savait rien sinon de grands mots.

« En 2039, une guerre éclata. Rasko ne s’était pas engagé et avait construit en sous-terrain des réseaux d’information et de liberté poétique. Il écrivait à des centaines de personnes avec qui il entretenait une correspondance assidue et instantanée.

— Qu’écrivait-il ? j’aimerais savoir si sa plume est audible ! » acculé par tant d’envie.

Le singe sage fouilla dans un tiroir et se mit à lire, avec très peu d’emphase et d’énergie :

« Elle et il »

Nul besoin de scander mes vers ô êtres vils,
prenez du plaisir, une aspiration et des ailes ;
munissez-vous de l’essentielle.

Une goutte glisse sur son nez, une merveille,
en un mot elle se nomme : « Idylle ! » ;
un recueil ne suffit pas mais nul besoin de scander mes vers…

C’est là l’oeuvre d’un virage, et je suis un virage !
un vertige sur des vestiges amers,
l’ombre d’un nouveau mirage.

Classique, comme rimes !
la prose a toujours été ma reine, sur sa voix,
elle m’emmène ;
La Lune miaule, ça la ferait rire,
de lire mes beuveries, mes oeufs en cristeaux
de son reflet… Préparez-vous,
à la déferlante ; à envahir un pays !
une nouvelle terre, un îlot de paradis.
Véridique, comme mon amour,
pour la reine de mes jours enfermée dans sa tour,
« on respire mieux à ses côtés,
on est resensualisé, plein de nouvelles contrées » ;
« Idylle la naufragée ! » s’est abattue sur mon terreau,
pour y faire naître de profondes eaux…

Retour à la source originelle,
voici la muse est née : Idylle.

— Elehil

 

 

CHAPITRE TREIZE
Retour en terres hostiles

 

« Tout m’échappe et s’évapore » se répéta Zarathoustra comme pour se débarrasser de ce récit encombrant d’émotions sa carcasse débordante de frissons. « Cet autre dont vous me parlez, une ombre unique ! j’aurais aimé le rencontrer et pouvoir lire dans ses yeux une once de clarté… Merci à vous, Prophète. L’accueil fut parfait et sans orgueil, la discussion pleine de bonté – de celle qu’on explique par aucune science –, j’ai assisté aux dernières paroles d’un vieill… ! » le coupant du bout de sa canne : « Oh que non, la mort n’est pas prête à m’accueillir, j’ai encore bien des secrets à livrer aux quelques rats qui rodent vers mon échoppe. Parce que ceux qui partent sans les offrir en hommage à la vie, à la gloire d’autrui ! eh bien… ceux-là, ne méritent pas la mort ! » Zarathoustra survoltigea sur ces paroles sèches aux odeurs de vérités puis s’assoupit comme d’un long sommeil. Le battement de cil suivant, il s’en alla sans mot dire… alors que le grand-père s’endormait déjà. « Quel spectacle de sagesse ! » en murmurant pour ne pas le réveiller.

Le voici dehors, en proie à une sécheresse émotionnelle. Le lionceau bosselé vivait l’absence de grands moments lyriques avec grande peine et voulait s’abreuver du miel des hommes. On sent en Zarathoustra comme une volonté d’exprimer, après ces quelques aventures en guise d’introduction.

En s’enfonçant dans les ruelles d’une ville pénétrée par l’hypnose, les hologrammes et écrans volants défilaient dans chaque recoin, projetant des publicités pour des substances étranges… ayant pour effet d’augmenter l’empathie envers ses pairs, de manière artificielle. Les plus grands penseurs de cette époque disparaissaient l’un après l’autre en abandonnant foi et valeurs, pour vivre confort et sécurité. Sans surprise, c’est dans les prisons que la vie résistait. On y entendait les rhapsodes clamer des vers mélancoliques, chantant le temps perdu et l’indifférence.

Une véritable esthétique nihiliste s’insinuait dans l’air. Zarathoustra étouffait et cherchait un bol à respirer, sans grand succès. Il avait l’impression de stagner, en suspension durant des jours interminables, végétatif face au désastre de cette ville ensommeillée par un poids lourd… qu’aucune âme ne semble pouvoir sauver. Dans cette période imprégnée d’ombre, le jeune philanthrope devenait l’ennemi des hommes et sa volonté s’étiolait désormais, car il voulut fuir, dans un hameau perdu ou une cabane lointaine, pour préparer des chants et des vents nouveaux.

Mais se reprenant alors, Zarathoustra se fit la promesse de ne plus rêvasser, puis chassa la métaphysique fuyarde de son esprit. « Me voici les quatre pieds sur terre ! aussi originel que je puisse être au milieu des ténèbres ! An 2049, je vous prépare bien des tours de voltigeur unijambiste… j’arrive ! »

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