« Écriture » : dictionnaire du Littéraire

C’est dans son premier livre, Le degré zéro de l’écriture, paru en 1953, que R. Barthes propose une définition de l’écriture. Il l’entend comme une « fonction » chargée d’exprimer « le rapport entre la création et la société », car elle est pour lui « le langage littéraire transformé par sa destination sociale, […] la forme aux grandes crises de l’Histoire » (p. 18). C’est par différence avec la « langue » (fait collectif) et le « style » (de nature individuelle) que l’écriture trouve sa place ; si la langue et le style sont pour Barthes des « forces aveugles » auxquelles nul ne peut se soustraire, l’écriture est différemment l’occasion d’un choix où l’écrivain fait « acte de solidarité historique » (ibid.).

En tant qu’elle est affaire d’écrivains, l’écriture est une notion récente qui appartient à la fin du XIXe s. C’est dans la préface de son roman Les frères Zenganno, publié en 1879, qu’Edmond de Goncourt pose avec l’écriture artiste l’un des premiers syntagmes de ce type. Cette écriture artiste, comme ensuite l’écriture automatique, fonctionnent comme marques de fabrique de courants littéraires ainsi estampillés (réalisme ou surréalisme). C’est l’abandon de tout qualificatif chez Blanchot d’abord, qui radicalise la perspective. La question de l’écriture devient fondamentalement celle d’une expérience intérieure et si le critique-écrivain conçoit que « la littérature commence avec l’écriture » – ainsi qu’il le précise en revenant sur les propositions de Barthes dans Le livre à venir en 1959 -, c’est pour mieux dire, quant à lui, de l’écriture, c’est-à-dire sans récuser le champ social où elle s’exerce. Si le propos de Barthes dans Le degré zéro de l’écriture présente un caractère de généralité théorique, l’essai initial « Qu’est-ce que l’écriture ?« , dont la forme est calquée sur le « Qu’est-ce que la littérature ? » de Sartre (1948), affiche par la référence sartrienne une ambition historique. Toutefois, sur le chemin qui mène Barthes jusqu’à Camus (au « degré zéro » d’une « écriture blanche ») et Queneau (avec le « degré parlé » de l’écriture), c’est aussi dans leur diversité, et leur spécificité qu’il contre les écritures modernes, nées, dit-il, en ce milieu du XIXe, où « la littérature s’est trouvée disjointe de la société qui la consomme » (ibid., p.32). L’opposition entre une pratique individuelle (le style) et une pratique institutionnelle (l’écriture », la seule restée vraiment active chez Barthes, subit dans les années 70 un déplacement dans l’usage des termes où l’on peut lire aussi bien dans la survivance des premiers emplois littéraires d’écriture que l’influence d’un groupe comme Tel Quel (avec la notion de texte). En fait, et pour reprendre les catégories du critique, l’écrivain est en définitive celui pour qui, individuellement, écrire c’est s’écrire, tandis que l’écrivant se reconnaît à l’engagement de sa forme dans une pratique sociale. On peut penser que si le propos du Degré zéro de l’écriture a rapidement été contourné, c’est que la réflexion de Derrida, avec L’écriture et la différence (Le Seuil, 1967), fondée sur l’opposition entre écriture et parole, était devenue le véritable lieu d’exploration de la notion.

Parce qu’elle implique la liberté de l’écrivain, la notion participe de la question majeure à l’époque qui est celle de l’engagement, au sens où Sartre l’entend. En effet, pour Barthes, « l’éclatement du langage littéraire a été un fait de conscience » (ibid., p. 57) ; de la conscience douloureuse de l’écrivain qui mène au « tragique de l’écriture » (ibid., p. 32). L’écriture apparaît alors comme une « morale de la forme » (ibid., p. 19) : c’est par le choix de son langage – et non par la proclamation de ses contenus – que l’écrivain affiche une responsabilité sociale ; à ce titre, « écriture petite-bourgeoise » et « écriture communiste », Daudet et Garaudy, même combat… et même public, de formation primaire. L' »identité formelle de l’écrivain » dépasse les schémas idéologiques et apparaît comme transhistorique – Fénelon et Mérimée ont la même écriture, dit Barthes -, bien que, ajoute-t-il, les « écritures possibles » soient déterminées par la « pression de l’Histoire et de la Tradition » (ibid., p. 19). Ce qui justifie le projet de 1953 : proposer une introduction à une « Histoire de l’écriture » (ibid., p. 12). Cette ambition aurait pu être reprise. Mais si le terme s’est largement répandu, la déviation de la notion sur la dimension individuelle en a affaibli la possibilité. Sans doute la question des codes et des genres n’étaient pas chez Barthes assez affirmée pour que la dimension sociale, nécessaire au développement historique, devienne objet d’analyse.

> Création littéraire : Doxa : Écrivain : Engagement : Forme : Langue française (Histoire de la) : Style : Texte

Extrait du Dictionnaire du littéraire, Paul Aron, Denis Saint-Jacques, Alain Viala

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