CHAPITRE TREIZE

Retour en terres hostiles

***

 

« Tout m’échappe et s’évapore » se répéta Zarathoustra comme pour se débarrasser de ce récit encombrant d’émotions sa carcasse débordante de frissons.
« Cet autre dont vous me parlez, une ombre unique ! j’aurais aimé le rencontrer et pouvoir lire dans ses yeux une once de clarté… Merci à vous, Prophète. L’accueil fut parfait et sans orgueil, la discussion pleine de bonté – de celle qu’on explique par aucune science –, j’ai assisté aux dernières paroles d’un vieill… ! » le coupant du bout de sa canne : « Oh que non ! la mort n’est pas prête à m’accueillir. J’ai encore bien des secrets à livrer aux quelques rats qui rodent vers mon échoppe. Parce que ceux qui partent sans les offrir en hommage à la vie, à la gloire d’autrui ! eh bien… ceux-là, ne méritent pas la mort ! »
Zarathoustra survoltigea sur ces paroles sèches aux odeurs de vérités puis s’assoupit comme d’un long sommeil. Le battement de cil suivant, il s’en alla sans mot dire… alors que le grand-père s’endormait déjà. « Quel spectacle de sagesse ! » en murmurant pour ne pas le réveiller.

Le voici dehors, en proie à une sécheresse émotionnelle. Le lionceau bosselé vivait l’absence de grands moments lyriques avec grande peine et voulait s’abreuver du miel des hommes. On sent en Zarathoustra comme une volonté d’exprimer, après ces quelques aventures en guise d’introduction.
En s’enfonçant dans les ruelles d’une ville pénétrée par l’hypnose, les hologrammes et écrans volants défilaient dans chaque recoin, projetant des publicités pour des substances étranges… ayant pour effet d’augmenter l’empathie envers ses pairs, de manière artificielle. Les plus grands penseurs de cette époque disparaissaient l’un après l’autre en abandonnant foi et valeurs, pour vivre confort et sécurité. Sans surprise, c’est dans les prisons que la vie résistait. On y entendait les rhapsodes clamer des vers mélancoliques, chantant le temps perdu et l’indifférence.
Une véritable esthétique nihiliste s’insinuait dans l’air. Zarathoustra étouffait et cherchait un bol à respirer, sans grand succès. Il avait l’impression de stagner, en suspension durant des jours interminables, végétatif face au désastre de cette ville ensommeillée d’un poids lourd… qu’aucune âme ne semble pouvoir sauver.
Dans cette période imprégnée d’ombre, le jeune philanthrope devenait l’ennemi des hommes et sa volonté s’étiolait désormais, car il voulut fuir, dans un hameau perdu ou une cabane lointaine, pour préparer des chants et des vents nouveaux.

Mais se reprenant alors, Zarathoustra se fit la promesse de ne plus jamais rêvasser, puis chassa la métaphysique fuyarde de son esprit :

« Pourquoi philosopher ? Qu’est-ce que philosopher ?
C’est !… il me semble : se substituer au grand hasard du monde, s’éjecter hors de la scène pathétique et tragique ; la rebâtir au couchant, puis voir s’égayer au levant, l’ébauche d’un nouvel instant.
C’est !… il me semble : signifier, donner un sens — mais non « le » sens ! Et de ceux qui sont mes frères d’âmes, partageront ce sens que nous avons empruntés, mais de toutes les autres singularités qui fleurissent en ce monde ; vous ! — accoucheront d’autres sens ! Sachez qu’il y a autant de voies et de sens que d’êtres, et que chacun est artiste et pinceau et tableau à la fois ! Par combien de voies pouvons-nous devenir ?
N’est-ce pas une infinité ? De tous les siècles, le changement fut congédié, nous voulions nous ancrer, fonder l’immuable, imposer l’unicité ; chimères et nausées.
Désormais, le sens s’est égaré, à trop aimer la vérité, à trop croire en la valeur de la vérité ! Et savaient-ils que la vérité n’a pas le visage espéré ? Que le vrai, doit s’incarner ? Que c’est l’authenticité, et non la vaine vérité, qu’il faut déterrer ?
Nous essayer à devenir ; voilà ce que le philosophe doit dire ! Cultiver les expériences , rencontrer des contrées inespérées, découvrir au coin d’une rue un étranger, et échanger avec ce miroir inné l’espérance nouvelle, celle de devenir un dieu parmi les dieux ; car voilà ce qu’est l’homme, — Un Dieu en devenir !, car toujours il veut la Création !
Mais cet homme, que n’a-t-il pas encore créé ?…
Tant ! Apeuré par le caractère changeant du monde, laissant l’histoire le malmener ; la frénésie du mouvement, dont il est l’invétéré sujet, alors que des doigts innocents de sa pensée jaillit l’éternelle félicité ;
— Créez ! soyez pour votre prochain un havre d’inspiration, la vérité doit renaître à chaque instant en vos royaumes, « bâtisseurs de mondes » ! ;
— Signifiez ! donnez sens aux choses et à votre terre, une odeur qui chaque jour diffère d’hier ; une saveur inimaginée jusqu’alors !
Redonnez-lui un visage et une naissance, car ce monde vieillit, car on ne le laisse pas renaître !
Redonnez-lui son chant divin, car maintenant il veut fleurir et valser en vous ;
— Vivez de la création, vivez en créateur ! Entendez-moi, vous êtes des Dieux ! »

 

 

CHAPITRE QUATORZE

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