CHAPITRE NEUF

     À peine Varpenir était-il entré dans le bar que Rasko déferlait sur lui en grandes enjambées comme un troupeau de valkyries. C’était du Wagner, une couleur très amère avec une forte tonalité au niveau des jambes. Ses mains prenaient de l’ampleur à mesure que les mètres se réduisaient. Varpenir souriait déjà, se mordit la lèvre et attendit la rafale. Rasko débarqua à soixante centimètres de lui et fit voltiger le vampire à cinq mètres de là où il se trouvait, idiot qu’il était, sans même bouger un de ses ongles ensanglantés.

Un vampire ? Non, une caricature d’un mauvais méchant de film très mal interprété, sans aucune profondeur. Un comédien banal. Rasko riait aux éclats.

La salle ne prêtait guère attention à ce qui venait de se produire. Celle-ci résonnait à grands coups de paroles vives, de joies et de cris très étranges. On entendait des pamphlets, des réponses sans fondations et sans architecture, des vagues sibyllines de poésies ratées aux racines philosophiques trempées dans le mensonge… On soufflait très peu, s’inspirant de toutes les odeurs de bouches imbibées d’alcools différents et métaphysiques. On se croirait à Las Vegas mais sans les drogues, sans les fous, rien que des hommes et femmes apprentis-artistes.

Varpenir, sonné, reprit ses esprits. Rasko lui apporta un verre de vodka au citron. Il écarquilla les yeux et grommela quelques insultes.

En s’appuyant sur une chaise, le voici tout flambant.

« Merci, je me sens mieux.
— C’est normal, répondit Rasko, qui savait toujours comment s’adresser à lui.
— Que fais-tu en cette soirée de Lune rubescente ? s’asseyant sur la chaise.
— Je profite du concert à venir, je le sens déjà arriver. Voilà que les musiciens discutaillent dans un langage propre à eux ; je veux dire le groupe. De l’ésotérisme musical, à coup de « Boom durum boom », et l’autre répond : « Oui, avec un ouuuuiiiiiin… », et s’en suit des tabulations diverses et variées mais toujours jazzy. La Jam Session débute d’ici peu. Tu veux participer ?… connaissant la réponse.

Varpenir ne retint pas tout de ce que Rasko venait de dire.

— Oui oui, une Lune de sang, du jazz et une pédale wah-wah criarde et affable.
— Voilà. Se tournant vers Le Prophète, Rasko fit signe d’amener un verre.

Un premier groupe se présenta sur la scène. L’audience commençait à ralentir le pas. On sentait les vagues musicales débouler de leurs doigts, prêts à en découdre. « C’est maintenant… », qu’ils se répétaient, « maintenant que mon art se dessine à leurs yeux. »

Rasko s’éloigna du vampire et partit à la rencontre d’une jeune femme qui papillonnait.

« Qu’avez-vous ? Le mal du ciel ? s’introduit Rasko.
— De manière astronomique ! éclatante de rire aux versants de ses lèvres.
— Sur quelle planète vivons-nous ?
— Question simple réponse simple…
— Pourquoi ne sommes-nous pas ailleurs ? N’y-a-t-il rien qui nous attends là-bas derrière l’horizon ?

La jeune femme tressaillit de ces questions qui, placées sur le fil de sa propre pensée, apparaissaient sur la bouche de Rasko.

— Vous connaissez la phrase du phisolophe, j’en oublie son nom… qui disait avoir peur du silence de ces espaces…
— Oui, l’espace. Le Cosmos qu’ils l’appellent. On sent bien qu’il est lointain ce Cosmos. Par contre ici…
— C’est le Chaos.

Rasko acquiesça au fond de lui.

— Non, c’est le Paradis.
— Comment ? étonnée.
— J’entends, ce pourrait être le Paradis, mais je l’accepte tel qu’il est ce monde ! Aussi laid soit-il, sans rien à y changer. L’ordre du monde, qu’il soit ordonné ou non ne m’intéresse guère. C’est l’homme que je veux connaître… Aux scientifiques la tâche de s’arracher leurs calvities arborescentes !

Elle rit, Rasko la suit.

— Voilà un moment que je n’avais plus autant ri, vous savez ! Autant de votre intrusion dans mon espace de réflexion que dans mon âme… Tiens, que vous évoque l’âme ?
— La poésie de l’esprit.

Elle ne répondit pas, puis demanda avec audace :

— Voyez-vous les âmes ?
— On peut le dire ainsi… froidement, Rasko détourna le regard.
— Lisez-vous en eux ?

Rasko trembla, prit une gorgée du verre que Le Prophète venait de poser sur la table et se roula une cigarette avec les fonds de ses poches. En l’allumant :

— Il m’arrive de croire en mon pouvoir de lire en eux… crachant la fumée, nerveux.
— Et que se passe-t-il en moi ?

« Passe… passssse ; moi… question… va-t-il répondre, suis-je folle de lui poser toutes ces questions… Je dois le devenir, passé un âge… oh, il répond je crois. » se dit-elle, affolée.

— Vous êtes affolée.
— Mes pensées alors ?
— Je ne suis pas médium, ni voyant ni rien qui s’en rapproche…
— Mais vous connaissez les gens ?
— Je crois en eux, plutôt.

Rubescente, comme la Lune, la demoiselle commençait à s’intéresser aux mots de cet homme étrange… aux réponses sombres et indistinctes.

— Je vais vous laisser. Merci pour vos pensées… j’en apprends. Vous n’êtes pas si vieille… je remarque à vos rides qu’elles n’en ont pas pris une seule !

Elle se tut, se demanda pourquoi parlait-il de son âge… l’embrassant, il s’en alla.

Bientôt le concert allait commencer, Rasko voulait à tout prix se trouver face à la scène pour avoir une vision globale de ce qui allait se produire.

 

CHAPITRE DIX

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s